L’armée de l’Air et plus particulièrement l’Escadron de Chasse 3/3 Ardennes ont célébré le mercredi 1er mars dernier les trente ans du raid qui vit un missile Martel tiré par un Jaguar du 3/3 neutraliser un radar de veille de fabrication soviétique mis en œuvre par les forces armées libyennes sur le terrain de Ouadi Doum au nord du Tchad.

 Cette seconde attaque de la base de Ouadi Doum fut une opération complexe qui vit la mise en œuvre d’acteurs et d’appareils différents de l’armée de l’Air et de l’Aéronautique Navale. Avant d’y revenir, une petite mise en contexte s’impose.

 

Rien n’est simple en Afrique

Pour commencer, il convient de remonter à une époque que les moins de trente ans n’ont pas connue et dont le contexte géostratégique d’alors échappait probablement aux actuels moins de quarante ans. Au milieu des années 1980, la Guerre Froide sévit en Europe et ailleurs. Chez nous, ce face à face armé est synonyme de présence, de chaque côté du Rideau de Fer séparant l’Europe Occidentale de l’Europe Orientale, de forces armées aux effectifs et puissance de feu inégalés depuis. Ailleurs dans le monde, certains pays se découvrent des ambitions qu’ils mettent en œuvre en s’alliant opportunément avec l’un ou l’autre des acteurs principaux de ce face à face titanesque, les États-Unis ou l’Union Soviétique. Ainsi Mouammar Kadhafi, lorsqu’il prit le pouvoir en Libye en 1969 à la suite d’un coup d’état, décida qu’il serait un chantre du panarabisme, du panafricanisme et de l’anti-impérialisme. Pour l’histoire qui nous intéresse, retenons que dès 1973 Kadhafi envahit la bande d’Aouzou au nord du Tchad qu’il colonise purement et simplement. Très vite, le leader libyen s’allie avec Goukouni Oueddeï, l’un des acteurs tchadiens de la chute du Président Maloum en février 1979. La France suit ces évènements de près ; toujours présente dans la bande saharo-sahélienne, elle s’efforce de maintenir la stabilité en Afrique centrale en y déployant troupes et matériels qui constituent une assurance vie pour les entreprises et coopérants français qui y sont installés. Kadhafi fait du Tchad un laboratoire de son expansionnisme. Son implication dans le nord et les accords passés avec Goukouni Oueddeï, membre de la communauté Tedas composée d’éleveurs du nord, menacent de voir le pays basculer totalement dans le giron de la Libye. L’ex allié de Oueddeï dans la chute du président Maloum, Hissène Habré, membre du peuple Gorane composé principalement d’éleveurs implantés dans l‘Ennedi dans le nord du pays aussi, décide de conquérir le pouvoir avec l’aide de la France. Le contexte global est trouble. La Libye agit en sous-main face aux occidentaux mais directement sur sa frontière sud où, non contente de soutenir Goukouni Oueddeï en conflit armé ouvert avec les troupes gouvernementales d’Hissène Habré, elle fait construire une base aérienne à Ouadi Doum, à environ 250 kilomètres au sud-est d’Aouzou et surtout à 950 kilomètres au nord-est de N’Djamena.

 

1986 : Épervier, 1ère mission sur Ouadi Doum

Soucieuse de ne pas voir la situation au Tchad lui échapper, la France déclenche l’opération Épervier en 1986. Des missions de reconnaissance sont effectuées régulièrement par les Jaguar grâce notamment au conteneur ventral RP 36P équipé d’une caméra OMERA 31 de 200 mm de focale. Début février 1986, une mission de reconnaissance stratégique est lancée depuis la France afin d’affiner les informations concernant le terrain de Ouadi Doum. Le Mirage IVA du CIFAS 328 utilisé emporte le conteneur de reconnaissance CT52 accroché dans la voûte bombe, son équipage est composé du lieutenant-colonel Jacky Morel et du commandant Jules Merouze. L’appareil vole en lisse afin de pouvoir accélérer en supersonique pour échapper aux défenses libyennes. La mission dure 11 heures, nécessite 12 ravitaillements en vol et s’effectue en prenant quelques libertés avec les prescriptions normales de la circulation aérienne, efficacité oblige. Elle permet de collecter des informations primordiales sur la base aérienne de Ouadi Doum et son dispositif de défense anti-aérienne. Elle est suivie de peu le 16 février par le raid des Jaguar de la 11ème Escadre de Chasse partis de Bangui en Centrafrique qui mettent la piste de 3800 mètres hors d’usage à coups de bombes anti-piste BAP 100 et de bombes freinées de 250 kg.

C’est à partir de ce moment-là que fut mis en place à Bangui un détachement de Jaguar du 3/3 Ardennes spécialisé dans la lutte antiradar avec ses missiles MARTEL. Les appareils et personnels de l’Ardennes se relaieront à Bangui et N’Djamena jusqu’au mois d’avril 1987 avec une interruption entre août et novembre 1986. Le binôme Jaguar-MARTEL fait son retour en Afrique centrale le 14 novembre 1986 parce que la situation se dégrade dans le nord du Tchad. Les Libyens passent à l’offensive, déploient de nouveaux moyens, les Sukhoï-22 et MiG-27 de Kadhafi bombardent les troupes gouvernementales et dans la confusion celles de Ouddeï.

 

Début 1987 : ça chauffe au nord du 16ème Parallèle

Début janvier, les troupes gouvernementale tchadiennes contre-attaquent et débordent les Libyens. Pour garder la main, ceux-ci bombardent à tout va, y compris les légionnaires et marsouins français déployés le long du 16° Nord. La Présidence de la République à Paris décide alors de donner un signal fort aux Libyens. Un raid est préparé contre la plateforme de Ouadi Doum. Il s’agit, dans un premier temps, de neutraliser les radars installés là : le Flat Face de veille et surtout les Straight Flush qui assurent les conduites de tir des systèmes de défense sol-air SAM 6 particulièrement redoutables. Préparé minutieusement en décembre et prévu pour la fin de l’année 1986, le raid est reporté à début janvier 1987.

Il se trouve qu’à l’époque, le commandant tactique du colonel Yves Joseph, commandant des forces françaises déployées au Tchad et en Centre Afrique ou Comélef, est le lieutenant-colonel Jean-Marie Peccavy, ancien pilote de Mirage IIIE à la 3ème Escadre de Chasse ; traquer les radars made in URSS, c’est un domaine qu’il connait bien, nous y reviendrons.

Les moyens aériens français s’accumulent à N’Djamena ; l’encombrement de la partie sud de l’aéroport amène le Comélef à décider la dispersion de ses appareils : les douze Jaguar de la 11ème Escadre de Chasse vont à Libreville au Gabon, les deux F1-CR de la 33 vont rejoindre les Jaguar du 3/3 à Bangui en République Centrafricaine, les huit Mirage F1-C200 de défense aérienne restent au Tchad avec le Bréguet Atlantic de l’Aéronautique Navale et les Transall du COTAM. Les quatre ravitailleurs C-135F des FAS sont répartis entre Libreville et Bangui. Lorsque les Mirage F1-CR se posent à Bangui le 5 janvier en fin d’après-midi, leurs collègues de l’Ardennes sont en pleine préparation de mission. En fait, ils reprennent en détail un scénario déjà envisagé mais ne laissent bien sûr rien au hasard. Il s’agit de calculer les itinéraires, les consommations de carburant, prévoir les points de ravitaillement… Les quatre Jaguar seront le cœur d’un dispositif qui comptera également quatre C-135F ravitailleurs, les Mirage F1-C200 chargés de leur protection, le Bréguet Atlantic configuré en poste de détection et de commandement avancé. Cet appareil, indispensable à la réussite de toute mission, est équipé d’un poste PC volant avec toutes communications VHF, UHF, cryptées ou non selon les besoins et HF bande latérale unique en tranche tactique, d’une baie COMINT (communication intelligence) qui permet l’interception et l’enregistrement de tout signal radio et d’équipement spécifiques guerre électronique pour la détection de radars, Flat Face dans le contexte du moment. Enfin, un Transall et un Puma de l’Alat sont en stand by prêts à intervenir en cas de coup dur.

 

Mardi 6 janvier 1987 : un coup pour rien

Après une nuit très courte les pilotes du 3/3 se rendent à leurs appareils dont les poutres ventrales ont reçu les missiles MARTEL bons de guerre. Une brume tenace inonde Bangui ; lors des tests ultimes avant décollage des missiles anti-radar, celui monté sous le Jaguar A-100 piloté par le lieutenant Guy Wurtz présente une défectuosité. C’est le seul à emporter un missile MARTEL calibré pour capter les ondes d’un Flat Face ; les trois autres sont réglés pour s’attaquer aux Straight Flush jugés beaucoup plus dangereux. Il s’avèrera qu’un défaut électrique au niveau du raccordement du missile à la poutre de l’avion est la cause du retour au parking de l’avion, défaut qui sera vite réparé. Mais le lieutenant WURTZ ne sera pas de la partie. Les Jaguar partent donc à trois seulement ; chaque pilote décolle individuellement à 30 secondes d’intervalle : il fait nuit et la base est encore recouverte d’un brouillard dense. La faible visibilité impose aux pilotes ces décollages bien séparés. Les bandes blanches de bordure de piste servent de repères, la vitesse aidant, les pilotes partent comme dans un tunnel. Les mécanos qui ne désirent pas manquer cela montent sur les merlons de protection des avions, mais ne distinguent que les flammes des post combustions. Le dispositif monte jusqu’à 15 nautiques seulement au sud de la base libyenne, soit environ 27 kilomètres, mais rien n’y fait, les radars de Ouadi Doum n’émettent pas. Après 3 heures 25 de vol, la patrouille revient se poser à N’Djamena.

A la suite de ce coup pour rien, il convient de trouver une solution pour obliger les radars libyens à émettre et ainsi se découvrir. Paris décide alors de lancer parallèlement à la patrouille des Jaguar une patrouille légère de Mirage F1-CR en direction de Faya Largeau dans le but d’inciter les radars libyens à émettre. Le lieutenant-colonel Peccavy, commandant du dispositif aérien et coordonnateur tactique qui se trouvait déjà dans le Bréguet Atlantic lors de la mission avortée, émet des réserves face à cette exigence. Au souci de réussir la mission il ajoute celui de voir tout le monde rentrer à bon port et anticipe une réaction de la presse généraliste qui, même si la mission était couronnée de succès mais devait être assortie de la perte d’un appareil, se concentrerait justement sur ce point négatif. Comme les ordres viennent directement du Chef d’État Major des Armées, le général Jean Saulnier lui-même ancien pilote de chasse, on ne discute pas. En conséquence de cela, le commandant Yvon Goutx et le lieutenant Claude Dischly du 1/33 Belfort se joignent au commandant Thierry Lebourg, au capitaine Jean-Paul Saussier et aux lieutenants Patrick Guy et Guy Wurtz du 3/33 Ardennes pour préparer leur affaire. Tout le monde partira de N’Djamena, chaque partie du dispositif aura un ravitailleur à sa disposition, les ravitailleurs eux-mêmes disposant d’une couverture de F1 de chasse et en cas de coup dur, Transall et Puma prêts à intervenir.

 

Mercredi 7 janvier 1987

Le Bréguet Atlantic décolle le premier dès 8 heures du matin. Il monte ‘astiquer’ le 16ème parallèle et exécuter sa mission d’écoute. Le lieutenant-colonel Peccavy a pris place à son bord ; il a été convenu que Jaguar, Mirage F1CR, C-135F et Mirage F1-C200 doivent attendre un mot code lancé par le lieutenant-colonel pour décoller. Rien ne se passe. A bord de l’Atlantic, le lieutenant de vaisseau Najean, coordonnateur tactique, est concentré sur sa console. Grâce au missile AS37 MARTEL monté sous l’aile gauche de l’appareil, calibré pour détecter des émissions de Flat Face et relié à une console d’armement à bord de l’Atlantic, le lieutenant de vaisseau détecte par intermittence les émissions du radar de veille de Faya Largeau. Celui-ci émet par à-coups, probablement pour suivre les évolutions de l’Atlantic. Vers 9 heures 20, le C-135F qui alimente en carburant les deux F1 chargés de la protection de l’appareil de l’Aéronavale annonce qu’il n’a plus de carburant à leur transférer. Il fait donc demi-tour avec les deux F1 de protection. Les choses vont vite dans l’esprit du lieutenant-colonel Peccavy. Annuler la mission une deuxième fois c’est trop bête. Paris n’était pas content de l’annulation de la veille, qu’est ce que ça va être si on leur en annonce une autre. Faudra-t-il se résoudre à une attaque conventionnelle de Ouadi Doum par les Jaguar du 1/11 histoire de casser de l’avion libyen au sol, mais avec les risques que cela comporte ? Le 7 janvier c’est le jour de l’anniversaire du lieutenant-colonel Peccavy. Est-ce cette circonstance particulière qui l’amène à s’adresser au commandant de bord de l’Atlantic et lui demander de prendre le risque d’aller une dernière fois ‘astiquer’ le 16ème parallèle dans l’espoir de voir enfin les radars libyens émettre en continu ? Le lieutenant-colonel Peccavy, spontanément, va voir le lieutenant de vaisseau Thierry Poirier-Coutançais, chef de bord de l’Atlantic et s’adresse à lui en ces termes : ‘Écoute, aujourd’hui c’est mon anniversaire. Si t’es d’accord, on refait un run parce que s’il ne se passe rien, quand on va rentrer, ça va être ma fête’. Réponse laconique du pacha du vaisseau du ciel : ‘D’accord’. L’appareil opère un 180° et sans protection aucune, effectue un ultime run ouest-est afin de titiller le matériel de fabrication soviétique. Et là, le lieutenant de vaisseau Najean capte une émission continue du radar de veille Flat Face de la base de Ouadi Doum. Le mot code ‘Chalumeau’ est lancé par le lieutenant-colonel Peccavy et transmis de N’Djamena à Libreville et Bangui; les décollages se succèdent : les quatre Jaguar alourdis par le MARTEL et les réservoirs alaires de 1200 litres, s’arrachent de la piste avec la patrouille légère de Mirage F1-CR. Les deux patrouilles progressent vers le nord séparées d’environ 120 nautiques. Les Jaguar suivent le trajet le plus direct entre Bangui et Ouadi Doum, les F1-CR qui devancent légèrement les Jaguar évoluent plus à l’ouest. Les Mirage dépassent Faya Largeau et s’enfoncent de 170 nautiques – près de 300 kilomètres – en territoire tenu par les Libyens. Les F1-CR sont suivis par le radar de veille de Faya dont les opérateurs transmettent forcément l’information à ceux de Ouadi Doum. C’est bon pour la mission. Les pilotes du Belfort virent de 90° plein est, cap sur Ouadi Doum. Leur profil de vol s’apparente à celui d’une attaque. A bord de l’Atlantic, les opérateurs captent une recrudescence des communications radios chez ceux d’en face : il commence à souffler un petit vent de panique chez les Libyens. Les Jaguar se séparent en deux patrouilles légères. Seul le Martel du A-100 piloté par Guy Wurtz capte un signal exploitable, les Straight Flush qui guident les redoutables missiles Gainful, restent silencieux. Wurtz monte juste ce qu’il faut pour avoir confirmation de l’accrochage du radar par son missile. A ce stade, tant à bord des Jaguar que des Mirage, la concentration persiste. L’entraînement est en train de payer. Les Jaguar gréés de MARTEL programmés pour taper les Straight Flush font demi-tour. Vers 13 heures, Guy Wurtz, indicatif Cobra Alpha 2, tire son missile et fait demi-tour. Pas question de s’offrir en cible aux SAM-6 dont on sait qu’ils arrivent presque sans prévenir. Les F1-CR ont fait demi-tour aussi. On imagine les six chasseurs prenant le cap du retour, très bas et très vite dans un premier temps avant de monter rejoindre leurs ravitailleurs. A bord de l’Atlantic, le lieutenant de vaisseau Najean voit le voyant rouge, témoin de l’activité du Flat Face de Ouadi Doum, s’éteindre : le radar  vient d’être frappé et a cessé d’émettre. Soudain le lieutenant Claude Dischly qui pilote le F1-CR n° 632 rompt le silence pour annoncer que les Mirage sont illuminés par un radar. Le premier souci des pilotes est donc de semer leur(s) poursuivant(s) en collant au terrain le plus vite possible. A bord de l’Atlantic, les opérateurs détectent plusieurs réponses IFF provenant de Ouadi Doum et se dirigeant vers le sud. Les Libyens ont probablement lancé un ou plusieurs intercepteurs aux trousses des F1-CR. Pas question de rompre le silence pour demander aux pilotes s’ils ont besoin d’aide. Leur concentration prévaut et tant qu’eux-mêmes ne communiquent pas, c’est qu’ils s’en sortent. Le retour se fait normalement pour les Jaguar, c’est un peu plus tendu pour les F1CR qui après 100 km parcourus à 1000 km/h et 30 mètres du sol peuvent enfin monter pour aller ravitailler.

Leur(s) poursuivant(s) ? Rien n’est sûr. A bord de l’Atlantic qui jouait le rôle de PC tactique, on croit savoir que les radars Flat Face se sont mis à émettre, peut être parce que les Libyens attendaient des chasseurs venus du nord pour se poser à Ouadi Doum. Est-il possible que l’un d’entre eux, un MiG-23, a été dérouté vers l’ouest pour prendre les Mirage en chasse ? Après, quelles que soient les qualités de l’appareil et de son pilote, il a pu interrompre cette poursuite pour plusieurs raisons : le risque de se retrouver seul face à deux chasseurs français expérimentés, le risque d’être pris pour cible par des éléments avancés libyens survolés et puis bien sûr aussi, le bingo carburant parce que lui n’avait pas de ravitailleur qui l’attendait.

A l’atterrissage à N’Djamena le champagne attend les pilotes. Les débriefings et transmissions vers la hiérarchie s’enchaînent, les libations ne tarderont pas. Après tout, c’est la chasse qui est intervenue b… !

 

La mission à laquelle les Libyens ont échappé : Ouadi Doum 3

Peu de temps après cette mission exceptionnelle, les pilotes qui y ont participé sont remplacés par d’autres venus de métropole. C’est le jeu des rotations en opérations extérieures, la relève arrive au bout d’un mois et demi. Par contre, le Comélef et le Comair sont toujours sur place parce que eux, leur détam dure 6 mois pour le premier et 4 pour le second. Le lieutenant-colonel Peccavy voit arriver un groupe de pilotes très expérimentés, tant sur Jaguar que sur F1-CR. Certains gars des Jaguar viennent de la 7, sont chefs de patrouilles et rompus au vol de nuit. Avec le colonel Joseph, Comélef, le lieutenant-colonel Peccavy est bien conscient de la surveillance pas toujours discrète que des adversaires au régime du président Hissène Habré exercent sur les forces françaises. C’est pourquoi ils décident d’offrir un cadre d’entraînement attractif aux nouveaux arrivants, peut être envieux de ce qu’ont réalisé les prédécesseurs et ainsi, avec l’accord du colonel Joseph, le lieutenant-colonel Peccavy monte une mission ‘Ouadi Doum 3’. L’entraînement consiste à préparer un bombardement de nuit de la piste de Ouadi Doum. Voler et attaquer de nuit, les pilotes de l’armée de l’Air savent faire. En outre, côté français, on a de bonnes raisons de penser que la veille nocturne autour de Ouadi Doum n’est pas aussi rigoureuse que ce que l’on pourrait croire. Enfin, l’on peut aussi raisonnablement penser que les informateurs libyens au Tchad sont moins actifs de nuit, même si souvent, au départ de l’Atlantic, premier appareil à décoller pour des missions complexes, on remarque que nombre de personnels civils locaux travaillant sur l’aéroport de N’Djamena disparaissaient, probablement pour aller téléphoner.

En Jaguar, le vol de nuit se fait par temps clair avec une centrale gyroscopique moyenne. Celle du Mirage F1-CR est bien meilleure, plus précise et permet d’envisager un écart de navigation de l’ordre du kilomètre sur un parcours N’Djamena – Ouadi Doum. Le déroulement de la mission pour laquelle l’entraînement démarre est le suivant: décollage au crépuscule d’un Transall ravitailleur puis d’une patrouille composée d’un Mirage F1-CR assurant la navigation et de trois Jaguar armés de bombes BAP-100. Rejointe du Transall nounou, ravitaillement puis peu avant le 16ème parallèle, descente au ras du sol. Le Comair sait qu’il peut compter sur une équipe des forces spéciales positionnée sur l’itinéraire, prête à allumer à un moment et à un endroit précis des projecteurs qui, vus par le pilote du F1-CR lui permettent de corriger sa navigation en fonction de la dérive subie jusque là.  Pénétration basse altitude en aveugle, les Jaguar survolent la piste de Ouadi Doum l’un derrière l’autre, larguent leurs bombes et dégagent cap au sud. Même une seule bombe placée sur la piste aurait une portée politique considérable.

Le lieutenant-colonel Peccavy organise l’entraînement : la mission est répétée en moyenne tous les trois-quatre jours parce qu’il faut ménager les pilotes ; c’est toujours le même Mirage F1-CR qui est utilisé, calage des instruments oblige. La préparation de cette manipe contribue à mobiliser les personnels ; il règne à N’Djamena une ambiance de ‘grand soir’. Un beau jour, le Comair annonce au Comélef : ‘ Nous sommes prêts à frapper de nuit’. Paris est informé de cette capacité dont dispose le détam air à N’Djamena. L’ordre d’armer les avions finit donc par tomber, nul doute que l’effervescence qui règne au sein du détachement de l’armée de l’Air n’échappe pas aux informateurs des Libyens à N’Djamena. Finalement, le Comélef informe tout le monde que la mission n’aura pas lieu. L’ensemble a surtout été une manœuvre d’intox destinée à montrer aux Libyens que la France peut les frapper à Ouadi Doum à tout moment, de jour comme de nuit.

Enfin, l’Armée Nationale Tchadienne s’empare de la base libyenne le 22 mars. Les combats sont particulièrement meurtriers pour les troupes de Kadhafi : près de 300 tués et plus de 400 prisonniers. Un raid aérien français n’a donc pas été nécessaire.

L’épilogue de cette affaire est la capture et le rapatriement d’une grande quantité de matériel libyen, quelques radars, conduites de tir, artillerie anti-aérienne et missiles SAM sur Mont-de-Marsan, une dizaine de L-39 Albatros et deux SF 260 Marchetti ainsi qu’une grande quantité de matériel terrestre à N’Djamena et le solde, non négligeable, vers les États-Unis, l’USAF ayant assuré la logistique du transport des prises de guerre.

  

Le 3/3 commémore les 30 ans de Ouadi Doum

Trente ans et près de deux mois après ces évènements, les acteurs majeur de ce raid historique se sont retrouvés sur la base aérienne de Nancy-Ochey, sur le parking et dans le hangar principal du 3/3 Ardennes. Les membres de l’actuel 3/3 et leurs collègues de la BA 133 réservèrent à l’assistance la bonne surprise de voir placé non loin de la stèle Jaguar de l’escadron un authentique radar Flat Face, prise de guerre, récupérée sur le champ de manœuvres de Suippes. L’un des clous de la cérémonie fut la sortie de hangarette du Mirage 2000D n° 652, arborant une livrée inspirée de celle qu’arborait le Jaguar du lieutenant Wurtz il y a 30 ans. Plusieurs membres de l’Ardennes furent honorés pour faits de guerre, impressionnants, ainsi que leur contribution à la bonne marche de l’escadron. Puis le lieutenant-colonel M. actuel patron des Cochons lut l’ordre du jour retraçant les grandes lignes de la mission du 7 janvier 1987. Avant le grand moment de convivialité durant lequel jeunes et anciens purent échanger dans l’ambiance chaleureuse et inimitable d’une unité de chasse, le colonel Loïc Rullière, actuel commandant de la base aérienne de Nancy-Ochey, rendit un hommage vibrant et appuyé aux personnels des escadrons de Mirage 2000D qui se trouvent jour après jour à la pointe du combat que mène la France contre les terroristes islamistes. Il invita les présents à cultiver l’esprit de mémoire et la transmission des faits qui sont autant de pierres apportées à l’édifice qu’est l’Histoire parce qu’actuellement, pour d’évidentes raisons de sécurité, le gouvernement français recouvre d’une chape de plomb toutes les informations relatives aux OPEX tant au Moyen Orient que dans le Sahel. Trente ans plus tard, l’exception de 1987 est devenue presque routine.

 

 

 

Note : je ne saurais trop conseiller au lecteur de se plonger dans l’autobiographie du Général Yvon GOUTX ‘Le Ciel est mon Désir’ ainsi que dans l’ouvrage d’Alain VEZIN ‘Jaguar – Le Félin en Action’ pour y découvrir de manière détaillée et très vivante la narration de cette mission ainsi que d’autres, passionnantes aussi.

Remerciements : l’auteur tient à remercier très sincèrement MM. les Généraux Daniel CARRASCO, Yvon GOUTX, M. le Colonel Jean-Marie PECCAVY, le Capitaine de Frégate Philippe NAJEAN et, last but not least, Cyril DEFEVER pour l’aide précieuse qu’ils lui ont apportée à la rédaction de cet article. Merci aussi au colonel Loïc RULLIÈRE et aux personnels de la BA 133 pour leur accueil chaleureux et leur soutien.

 

Pour en savoir plus sur l’AS 37 Martel:

2 réponses à Ouadi Doum – Ochey : 30 ans après

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